L'abbé Yves MATHIEU, Fidéi Donum

Article à paraitre dans Église de Cambrai

Abbe Yves Mathieu Abbe Yves Mathieu  

 

 

Depuis quatre ans, le père Yves Mathieu, spiritain natif de Douai, était vicaire dominical dans la paroisse Notre Dame de la Paix en Pévèle. Nous l'avons rencontré peu avant son retour au Mozambique, où il a vécu la mission pendant treize années.

 

1°) Avant de devenir religieux, vous avez exercé pendant dix ans une activité professionnelle. Comment avez-vous cheminé vers la vocation ?

Mon parrain était spiritain, il est allé sur le bord du fleuve Congo, en Haïti aussi. Quand il rentrait, il me racontait des histoires. J'ai aussi un oncle au Mont des Cats. Et dans ma génération, une cousine de mon âge est entrée à la communauté des Béatitudes, ce qui m'a beaucoup interpellé.

Personnellement, j'avais un BTS d'électronique, et je suis arrivé sur le marché du travail en même temps que la robotisation. Je me suis rapidement spécialisé. Pendant plus de dix ans j'ai travaillé sur les chantiers, j'étais passionné. Mon boulot m'a fait découvrir l'international (j'ai travaillé en Russie) et l'existence de la pauvreté.

Aussi, la plupart des chantiers que j'ai fait, consistaient à automatiser des chaînes de production. Souvent les chaînes tournaient avec du personnel posté dans une bonne ambiance de travail. A la sortie, déjà, une partie du personnel n'était plus capable de suivre la formation. Puis les personnels gardés sur la chaîne, continuaient le travail avec une certaine tension : histoires de flux tendu, de zéro défaut, etc... Beaucoup de choses étaient laissées derrière, et on créait du chômage. Cela m'a toujours déplu.

Une fois je faisais un chantier à Sandouville, j'habitais dans une caravane à Étretat (je logeais en caravane quand je faisais des chantiers en France, à l'étranger je logeais en chambre d'hôtel ou d'étudiant), mon frère est venu, on a assisté tous les deux à la consécration d'une cousine à Lisieux, et cela m'a interpellé sur le sens de la vie, faire quelque chose de beau dans sa vie...

Mon frère qui a toujours eu une vie un peu difficile, est venu me voir et m'a dit qu'il voulait entrer chez les spiritains. Je lui ai dit : "si tu y vas, moi j'y vais avec toi". On y est entré tous les deux. Un an après, cela n'a pas été pour lui, il est parti chez salésiens, et moi j'ai continué.

Chez les spiritains, j'ai beaucoup appris. J'ai découvert Dieu parce que j'en étais loin. J'ai suivi un cycle de formation (2 ans) avec la Mission de France. Puis j'ai passé la licence de Théologie avec le centre Sèvres. La spiritualité du père Libermann m'a beaucoup intéressé : la prière comme repos en Dieu, la paix du cœur, et la mission.

J'ai été ordonné prêtre à la collégiale St-Pierre à Douai en 2002, puis j'ai été envoyé (c'était un des vœux que j'avais formulé) au Mozambique. J'y suis parti après 3 mois passés au Portugal pour apprendre la langue.

 

2°) Quel témoignage souhaitez-vous transmettre sur vos 12 années de mission au Mozambique de 2003 à 2015 ?

Le Mozambique est situé au sud de l'Afrique, non loin de Madagascar.

Son histoire a été marquée par la guerre d'indépendance qui a commencé en 1964 jusqu'en 1975. Puis à partir de 1977, par la guerre civile entre le Front de libération du Mozambique (Frelimo) et la Résistance nationale du Mozambique (Renamo), qui a fait plus de 900 000 morts et déplacé 5 millions de civils. Les combats ont cessé en 1992 avec un traité de paix signé à Rome.

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La vie au Mozambique est empreinte par la grande pauvreté (55 % de la population vit toujours sous le seuil de pauvreté) qui peut aller jusqu'à la misère. Et pourtant il y a des richesses : l'agriculture, les forêts (aujourd'hui le déboisement ne profite pas du tout au pays), les ressources minières...

Le pays souffre aussi de gros problèmes de santé, surtout SIDA, tandis que l’une des premières causes de mortalité reste le paludisme. Il subit de surcroît des catastrophes naturelles qui aggravent le mal-développement : sécheresse, cyclones et surtout inondations dans la zone centre exposée aux grandes crues. Il connaît la polygamie en lien au manque d'hommes suites aux guerres successives.

L'éducation est la seule porte de sortie de la misère. Ensemble nous pouvons lutter pour plus de justice, donner les moyens de s'en sortir.

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Les spiritains sont arrivés au Mozambique en 1996, à Itoculo (au Nord) et Inhazonia (au centre, presque à la frontière avec le Zimbabwe), deux localités distantes de 1100 km. Quant ils sont arrivés à Inhazonia, la paroisse n'avait plus de prêtre depuis son expulsion 15 ans plus tôt, à cause de la guerre. Par la suite ils ont ouvert un centre de développement à Nampula, puis un postulat à Beira.

Inhazonia, la paroisse où j'ai séjourné est située dans la province de Manica (diocèse de Chimoio), un territoire qui s'étend sur 800 km du nord au sud, avec une largeur qui peut atteindre 200 km. On y parle environ 50 langues, dont 4 principales. La paroisse comprend 40 villages, les plus loin sont à 4 heures de route, certains ne sont accessibles qu'à pied. Les catholiques y sont moins nombreux que les évangélistes (les premiers a avoir évangélisé la région de Manica au début du XXème siècle, longtemps après l'évangélisation de la côte vers les années 1500)

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Le fondement de la vie paroissiale, comme un peu partout en Afrique, ce sont les petites communautés de base, les PCC. Il en existe une soixantaine dans la paroisse (une par quartier), chacune comprend un animateur pour la prière, un animateur pour la catéchèse, et un animateur pour la charité ; elles sont aidées par des catéchistes permanents, et sont visitées par un prêtre une fois par trimestre. Tous ces acteurs sont formés : les catéchistes permanents qui ont reçu une formation approfondie, les animateurs "prière" et les animateurs "catéchèse" qui sont réunis au moins un week end par an dans la paroisse, les animateurs "charité" réunis une fois par an dans le diocèse.

Nous avons trouvé le financement pour construire un centre polyvalent à Catandica, la plus grande ville de notre paroisse. C'est une très belle salle où l'on peut célébrer la messe (la seule église qu'on avait dans cette ville était une vieille église construite par les portugais, toute petite), on peut aussi la louer pour d'autres manifestations (la recherche de l'autonomie financière est un souci constant, d'autant plus que pour que l'on puisse céder la paroisse au diocèse, il faut qu'elle soit autonome financièrement).

A la demande de l'évêque, nous avons construit un foyer de jeunes à Inhazonia. Dans la montagne proche, les écoles ne fonctionnent pas bien, aussi beaucoup d'enfants descendent pour étudier chez nous. Le foyer leur offre un logement correct (avec salle d'étude, l'eau et électricité) ; ils ont aussi un suivi scolaire. Ce sont des jeunes de niveau école / collège ; certains sont peu attirés pour les études, d'autres, qui ont commencé à étudier très tard, sont très motivés. Le foyer est autonome financièrement : les parents payent pour la scolarité de leur enfant (une cotisation différentielle selon les ressources), les jeunes viennent avec une poule, des outils pour cultiver, chacun reçoit la responsabilité d'un petit potager et il y a deux champs où l'on récolte du maïs et des haricots. Il y a un four à pain également.

Nous avons par ailleurs entrepris la construction d'une nouvelle mission à Macossa, en vue d'une partition de la paroisse (qui est très étendue, on l'a vu) en deux. Cette construction n'est pas achevée ; on attend pour la terminer de savoir si une congrégation religieuse accepte de venir l'occuper.

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Nous aidons aussi à l'agriculture. Un cycle de formation a été mis en place par le diocèse (comment tirer le maximum des plantations sans utiliser de produits chimiques ? ) qui proposait des manières de cultiver plus productives basées sur l'écologie. C'est très délicat : les paysans ont peur de la famine. Il suffit qu'il ne pleuve pas au bon moment, ou qu'il ne pleuve pas assez, pour qu'il n'y ait pas assez de nourriture pour toute l'année. Donc quand on présente une nouvelle méthode (par exemple quand on dit : il ne faut pas brûler les plantations), ils sont hésitants : "nous on mange, si jamais ça marche pas..." On ne peut réformer que graduellement.

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Nous aidons parfois à la sécurité alimentaire. Suite à un risque de famine dans un village loin de tout, nous avons sollicité la Caritas internationale, et obtenu deux fois la livraison de 80 sacs de 50 kg de maïs. Dans ce village il y a à peu près 60 personnes qui vont à la messe. Quand on a regardé avec eux comment distribuer le maïs, ils ont demandé qu'on fasse une liste des familles qui en avaient le plus besoin, chrétiens ou pas. Ils ont géré entre eux, c'était très chouette !

 

Enfin, grâce à l'association "Amitié Solidarité Mozambique" (fondée en 2005 avec des amis douaisiens pour soutenir la mission spiritaine au Mozambique), nous avons pu financer :

  • la construction de puits pour des communautés où il n'y avait pas d'eau potable sinon très loin ; deux fonctionnent, un troisième n'a pas abouti

  • l'achat de moulins à farine ; l'un d'entre eux fonctionne encore car il est sainement géré par ses deux exploitants, ce moulin permet de faire vivre deux familles

  • les frais d’inscription annuels de plusieurs étudiants qui ont poursuivi des études supérieures dans les grandes villes du pays ; deux sont aujourd'hui médecins et un ingénieur

  • des microcrédits dans la limite de 2000 méticals (monnaie du Mozambique, 2000 méticals correspondent environ à 30 €) par personne. Le problème est de rendre pérenne ce crédit, c'est à dire de trouver les moyens de se faire rembourser.

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En sus des activités au sein de la paroisse, j'avais aussi diverses missions dans le diocèse :

  • comme vicaire général de 2007 à 2015

  • comme responsable de la CARITAS diocésaine

  • comme accompagnateur spirituel au séminaire

  • comme enseignant : en lycée (français puis physique au niveau collège), par la suite à l'Université Catholique de Catandica (en éthique sociale et en méthodologie)

  • comme rédacteur : nous faisons un missel traduit dans la langue locale, avec toutes les prières et tous les textes de tous les dimanches pour les trois années liturgiques.

 

3°) A l'appel de votre congrégation, vous retournerez en janvier 2020 au Mozambique. Dans quel état d'esprit ?

Pendant 4 ans ma congrégation m’a affecté en France, au service de la gestion. Ayant encore de la famille près de Douai, j’en ai profité pour demander à Mgr Garnier, l’archevêque de Cambrai, une responsabilité. Il m'a nommé vicaire dominical de la paroisse Notre Dame de la Paix en Pévèle (Râches, Fline, Raimbeaucourt, Faumont et Anhiers).

Ces quatre années ont été pour moi très riches. J'ai beaucoup découvert, je me suis attaché et les paroissiens se sont attachés à moi. Je remercie tous ceux que j’ai pu rencontrer. Vous avez été des bénédictions pour moi. Mon nouveau départ va être un arrachement.

 

Je ne retourne pas au Mozambique comme j'étais à mon premier départ. J'étais jeune prêtre, j'étais un peu parti en fonçant... Ici, c'était une toute petite paroisse, j'étais plus proche des gens. Je vais rechercher cette proximité là-bas. J'ai plein d'idées en tête, mais il faudra que je m'adapte.

Il faudra que je prenne le temps de découvrir ma nouvelle communauté : le seul spiritain que je vais retrouver à Inhazonia c'est John, un irlandais qui a 70 ans, il est aujourd'hui avec deux nouveaux : Tichaona, un zimbabwéen, et Joseph, un nigérian, très jeunes.

Il faudra aussi que je prenne le temps de redécouvrir ce pays que je sais plein d'espérance : les gens veulent s'en sortir, l'éducation progresse, les emplois sont en croissance, il y aussi une volonté de lutter contre la corruption...

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Je rends grâce pour ces quatre années passées dans la paroisse Notre Dame de la Paix. Mais comme le disait Monseigneur Vincent, évangéliser c'est humaniser. Je me sens plus appelé à donner les moyens de vivre dignement là où la pauvreté ronge, que ici. Une communauté vivante est une communauté qui partage. C'est-à-dire, qui donne et qui reçoit. Vous me donnez à ce diocèse où il y a encore moins de prêtres qu'ici et vous recevez la richesse des autres cultures qui vous est donnée par les prêtres fidei donum. Prier pour moi et pour tous ceux que je vais rejoindre. je prie pour vous.

 

Propos recueillis par Michel LAISNE
le 25 septembre 2019

 

Pour plus d’information, voir le site: https://yvesmat.wordpress.com/

 

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Article publié par MICHEL LAISNE • Publié le Mardi 29 octobre 2019 - 14h43 • 364 visites

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